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jeudi 10 novembre 2016

La nuit de Trump (mercredi 4 heures du matin)



Hier j’ai dit à une amie française que je ne comprenais pas le tableau que les observateurs nous donnent de la population américaine : une working class blanche en chute favorable à Trump ; des minorités noires, mexicaines et autres favorables à Hillary. Les femmes favorables à Hillary.
Mais où sont les managers, les technologues, les entreprises innovantes, les communicants, les scientifiques et les étudiants, tous massivement, quoique sans conviction, pour Hillary. En un mot cette Amérique des deux côtes et de Chicago, cette Amérique qui dirige le monde et crée l’avenir, où est-elle ?
Une partie d’entre elle a voté pour Sanders mais Sanders lui-même s’est rallié à Hillary.
L’explication pseudo sociologique qu’on nous donne partout, la chute de la classe moyenne et ouvrière blanche n’est pas suffisante pour expliquer le renversement qui vient de se produire. J’en conclus que le choc qui a fait basculer l’Amérique ne se réduit pas à la crise économique des petits salariés blancs. D’autant que cette crise est moins profonde que celle de l’Europe, puisque les États-Unis sont en croissance malgré tout.
J’en conclus sans hésiter que comme souvent les sondeurs et les analystes ont dans la tête une représentation du pays étudié qui a 50 ans de retard. Le choc qui a fait basculer la majorité des Américains vers Trump et dont les effets continuaient à se renforcer au moment des élections n’est pas seulement d’ordre économique. Les Américains se sentent menacés de manière plus globale. Ils n’ont pas oublié le 11 septembre 2001 et les milliers de morts affreuses des employés des deux tours du World Trade Center ; ils ont le sentiment de perdre face à la Russie l’influence qu’ils avaient gagnée en Orient. Plus simplement encore, après s’être identifiés à la modernité pendant un demi-siècle ils sont repoussés vers la situation commune, la peur devant une globalisation non dominée. En un mot, la peur de pouvoir perdre le pouvoir sur le monde d’où la véritable disparition de cette élite éduquée qui portait les idées libérales et une vision universaliste du monde. Trump s’enferme dans un isolationnisme agressif, comme un simple saoudien ou comme Erdogan. Il n’y a plus personne, maintenant que le faible mais bienveillant Obama a disparu, pour se soucier de gérer la paix du monde. Rien d’étonnant ni de scandaleux dans tout cela mais d’un coup tous les dangers ont augmenté et Trump a même osé annoncer tout de suite qu’il ne ratifierait pas les accords de Paris, ce qui peut détruire en un instant tous les progrès qui nous avaient encouragés. Le monde d’aujourd’hui doit logiquement s’organiser autour d’une confiance dans la nouvelle économie mondialisée. Cette confiance était très normalement appuyée par les États-Unis qui pouvaient limiter les réactions communautaristes, identitaires ou même totalitaires des pays qui se sentent menacés par cette alliance de la science et des armes américaines.
Mais maintenant que Trump est au pouvoir, qui va représenter les nouveaux droits de l’homme ? Qui va, après les succès remportés en Europe pour les droits sociaux, défendre les droits culturels ? La réponse risque de nous écraser mais il n’y en a pas d’autres. Ce ne peut-être que l’Europe, ou du moins la partie de l’Europe qui n’a pas encore complétement trahi les droits de l’homme, que Polonais et Hongrois, si souvent aidés de ces droits de l’homme foulent au pied en les méprisant.
Ce n’est pas une Europe avec ou sans Brexit qui peut jouer ce rôle tellement le Royaume-Uni nous a habitué à n’être que l’arrière cours de la City de Londres. Nous avons besoin d’une petite Europe décidée à défendre un état de droit mais cette Europe est incapable politiquement d’assumer une tâche aussi noble et aussi dangereuse. Elle a donc besoin de transformer profondément sa vie politique ; Mme Merkel a eu le grand courage de s’engager seule, mais elle est de moins en moins suivie.
Puisque le système français est complétement décomposé c’est aux Français à prendre la relève en débordant leurs partis moribonds ou morts. Politiquement la France est impuissante mais les Français sont beaucoup plus engagés que leurs dirigeants dans la conscience des nouveaux droits à défendre, par priorité les droits culturels et ils ont une expérience historique sans pareil pour défendre, au nom de la nation, ce qui n’est pas national mais universel : la liberté, l’égalité et la fraternité. On peut espérer que la France qui ne peut pas choisir un président d’avenir mais qui peut choisir un président de transition va se réveiller enfin, cesser de répéter les mots du passé pour apprendre ceux de l’avenir. Je ne suis pas certain que nos voisins Allemands, Italiens, Espagnols, Belges, Hollandais et Portugais seront disposés à redonner avec nous à l’Europe le rôle de défenseurs d’un monde ouvert et libérateur. Mais puisque les Américains renoncent et se limiteront maintenant à chercher une paix blanche avec Poutine au Moyen-Orient ; c’est à nous à sortir de nos banlieues de l’histoire et à reprendre la place centrale, plus dangereuse mais aussi plus noble et plus généreuse qui a été plusieurs fois la nôtre dans le passé. Je pense que nous trouverions quelques amis dans le monde, en particulier en Amérique latine.
Je ne dis pas que l’Europe doit substituer son hégémonie à celle des États-Unis, je dis seulement qu’elle doit faire entendre la voix des nouveaux droits à défendre et des nouvelles libérations à conquérir. Je suis à vrai dire plus optimiste encore. Car j’ai assez d’estime pour l’Amérique, créatrice et libératrice, pour penser qu’elle ne supportera pas longtemps l’isolationnisme médiocre et en plus écologiquement dangereux de l’homme d’affaire qu’elle vient de laisser pénétrer par effraction dans le salon ovale.

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lundi 17 octobre 2016

NOUVEAU SÉMINAIRE d’ALAIN TOURAINE Directeur d’études à l’EHESS



PRÉSENTATION

J’ai crée le CADIS (EHESS/CNRS) avec Michel Wieviorka et François Dubet en 1981, après six années consacrées à créer une méthode – l’intervention sociologique – adaptée à l’étude des actions collectives. Nous avons publié d’abord des livres sur la méthode, un mouvement étudiant, les Occitans, les antinucléaires, les syndicalistes français et les militants de Solidarność en Pologne.
Dans un monde de plus en plus dominé par des analyses économiques ou politiques mondiales je veux construire une analyse des acteurs sociaux en les détachant des fonctions qu’ils remplissent dans des systèmes sociaux et des logiques imposées par des pouvoirs absolus, donc pour créer une sociologie de la liberté créatrice, une sociologie des droits, des significations et des cultures. Un grand nombre de chercheurs français et étrangers ont utilisé cette réflexion et cette méthode depuis leur création.
Aujourd’hui les sociétés industrialisées hésitent entre le passé et l’avenir. Je veux présenter les raisons théoriques, les pratiques sociologiques et historiques pour lesquelles je choisis l’avenir contre le passé.
D’autre part, le CADIS doit faire face à des situations transformées partout dans le monde et il a besoin d’une NOUVELLE GENERATION DE CHERCHEURS. C’est à celle-ci que je m’adresse en lui présentant les grandes orientations de ce courant de recherche sous la forme d’un séminaire pour jeunes chercheurs et enseignants-chercheurs, à partir des doctorants, qui se réunira pendant deux ans deux fois par mois le jeudi de 11h à 13h à la Maison Suger. Je me mettrai à la disposition des participants après les séminaires. Pour faciliter nos communications mes visiteurs pourront s’exprimer en français, en anglais, en espagnol ou en italien (ou même, si c’est nécessaire, en portugais).
Vous trouverez ci-dessous la liste des thèmes qui seront traités pendant les 13 séances du séminaire de l’année 2016-2017.
Inscription auprès de Christelle Ceci : ceci@ehess.fr - Tél. : 01 49 54 24 57
EHESS - 190-198, avenue de France 75013 Paris, bureau 435.
La première séance aura lieu le 3 novembre 2016.
Je serai heureux de vous accueillir.
Alain Touraine
NOUVEAU SÉMINAIRE D’ALAIN TOURAINE
PREMIÈRE ANNÉE 2016-2017

MAISON SUGER
16-18, rue Suger - 75006 Paris
JEUDI de 11h à 13h


PREMIÈRE PARTIE : Fondements théoriques d’une sociologie des acteurs et de la culture
3 novembre 2016 : Éclatement de l’idée de société. Transformation de l’acteur social en sujet humain
17 novembre 2016 : L’historicité. Pratiques et interprétations
8 décembre 2016 : Les étapes de l’historicité. Sociétés religieuses, juridico-politiques, économico-sociales, de communication et de subjectivation
15 décembre 2016 : Subjectivation-désubjectivation : individus et sujets, désocialisation
19 janvier 2017 : Domination. Totalitarismes et pouvoirs totaux
2 février 2017 : Des interprétations aux pratiques : politiques, institutions, organisations
23 février 2017 : Intersubjectivation
2 mars 2017 : Réinterprétation des niveaux faibles d’historicité

DEUXIÈME PARTIE : Dans quelle société vivons-nous ?
23 mars 2017 : Analyse sociologique et récit historique
20 avril 2017 : Fin des sociétés industrielles
4 mai 2017 : De la production à la communication. Les interprétations de la société de communication globalisée
18 mai 2017 : Globalisation et empires
1er juin 2017 : Les niveaux de dépendances politiques

Suite en 2017-2018

dimanche 9 octobre 2016

JE REPRENDS LA PAROLE...............ALAIN TOURAINE

Je viens de publier Le nouveau siècle politique ( Seuil), livre bref qui fait suite directement aux deux longs livres: La fin des sociétés et Nous, sujets humains avec lesquels il forme une présentation générale du monde nouveau où nous vivons et des idées qui permettent de le comprendre, donc d'y agir. Sans attendre un seul jourj'ai décidé de reprendre la parole pour donner une conclusion générale à tout le travail qui a occupé la seconde partie de ma vie, celle où j'ai commencé à voir le nouveau continent dont nous nous approchions.En même temps je suivrai dans ce blog la campagne électorale dont la confusion justifie l'analyse que je viend de donner de l'impasse actuelle, l'épuisement de l'ancien siècle politique, qui tait celui de la société industrielle maintenant en déclin. Ce qui me pousse à écrire est la conscience de l'absence générale de projets et même de réponses aux problèmes actuels. Je continue à m'intéresser plus à la vie publique qu'a ma vie privée, même professionnelle, ce qui m'attriste ,parce que j'espérais y voir assez clair autour de moi pour pouvoir enfin me retourner vers moi-même, au moins pour me faire mes adieux En tous cas je ne m'enfoncerai dans le silence que quand il  me sera imposé par la maladie ou par la mort.

mercredi 16 décembre 2015

Le viol de guerre




J’ai vu sur TV Sénat, si souvent excellent, une émission sur le viol de guerre au Congo, dit démocratique, plus précisément dans le Kivu. C’est aussi le portrait d’un médecin admirable, le docteur Mukwege, obligé de vivre dans son hôpital pour ne pas être assassiné. Il faut entendre la vérité dont il témoigne. Le viol des femmes et même des enfants, parfois de bébés, n’est pas l’effet de la brutalité de la soldatesque ou même de tous les soldats là où la violence règne sans limites ; c’est un acte volontaire de guerre que ces monstres poussent jusqu’à transmettre volontairement le sida à leurs victimes. Il s’agit bien d’un génocide, de la volonté de détruire une population.
Ce jugement prononcé sobrement mais sans appel est si juste qu’il s’impose de la même manière aux massacres perpétrés par Daesh. On peut reconnaître que certains des jeunes jihadistes français ont été emportés par une vague de violence et savoir que certains, même arrivés en Syrie, deviendront des repentis, mais déjà pris dans le système de la violence absolue. Mais c’est une raison de plus d’affirmer que le sens du massacre du 13 novembre ne peut pas être trouvé dans la psychologie de certains des acteurs, qu’il doit l’être dans la nature même du projet qui définit l’Etat Islamique : créer l’horreur, la peur pour faire tomber l’adversaire dans un piège : il envahira le pays où ses soldats seront massacrés ; ce qui provoquera un véritable écroulement de l’Occident impie. Sans penser que cet islamisme radical conduirait ainsi non seulement lui-même mais aussi l’Islam, comme foi religieuse à la disparition, victimes de déchirements politiques internes. Daesh sacrifie l’Islam autant que ses victimes soit chiites soit occidentales au rêve impérial d’un nouveau califat qui ne peut produire que la guerre.
Les pays occidentaux ne tomberont pas dans le piège d’envoyer des troupes au sol mais ils doivent donner aux Kurdes d’Irak les armes nécessaires à la prise de Rakka, capitale du califat, et exercer une pression efficace que tous les pays qui soutiennent en sous-main Daesh et s’opposent en même temps à la réduction des énergies d’origine fossile, charbon essence, gaz réduction dont nous avons besoin pour limiter la dégradation du climat. Il ne s’agit pas seulement de limiter la perversion de l’islam par un projet totalitaire ; il faut supprimer un régime dont le but central est la guerre contre tous ceux qu’il considère comme ses ennemis.



jeudi 3 décembre 2015

Hommage aux français


Peut-être certains des lecteurs de ce blog se sont-ils étonnés de mon silence tout au long de cette semaine. L'explication de ce silence était dans mon absence. Je n'avais pas voulu annuler au dernier moment des engagements déjà anciens à m'adresser a des enseignants et des étudiants italiens de Milan. Et c'est naturellement que j'ai été amené à donner mes premières réactions au journal le plus lu à Milan, le "Corriere della sera".

Je viens de rentrer à Paris et je tiens à m'adresser à vous tous le plus vite possible, tellement la gravité des événements de cette semaine nous oblige à réfléchir sur nous-mêmes et surtout parce-que, en ce moment comme le 11 Janvier dernier, jour de la marche pour Charlie, ma réflexion la plus intense n'est pas dominée par la peur ou par la connaissance de nos faiblesses mais au contraire par l'espoir et la confiance dans la France et sa capacité de redressement que je vois sur les visages et que j'entends dans les mots employés. 

J'avais été impressionné, pendant la marche du 11 janvier, soulèvement de masse en solidarité avec les victimes des attentats et en particulier avec les journalistes de Charlie Hebdo assassinés par des Jihadistes, de ne pas avoir entendu de cris de vengeance dirigés contre l'Islam. J'ai admiré alors notre conscience nationale consacrée à affirmer notre attachement passionné, presque religieux, à la liberté d'opinion et d'expression, sans laquelle la démocratie perd toute existence réelle. 

Depuis le vendredi 13 Novembre, notre douleur est plus grande encore, tant le massacre de masse, au Bataclan et ailleurs, nous a tous couvert de sang.

Mais, pour cette raison même je sens avec au moins autant de force qu'en Janvier la présence d'un sentiment qui avait presque disparu de notre pays, celui d'avoir retrouvé comme nation, à cause même des attentats subis, la conscience que, malgré nos faiblesses et nos erreurs, nous portons, dans nos blessures mais aussi dans nos émotions et notre sang froid, la conviction la plus sincère et la plus résolue, que nous défendons la dignité de l'être humain. Ce n'est pas la puissance de notre Etat qui fut colonial, qui a été frappée ; c'est l'ensemble des femmes et des hommes qui résistent en eux-mêmes à la mort de tant d'innocents au nom de l'amour de la vie et non pas de la haine des autres, qui n'est pas le sentiment qui nous anime.

Je comprends que le premier souci des psychologues dont le rôle, heureusement, est de plus en pus largement reconnu, soit d'aider ceux et celles qui étaient les plus proches des victimes ou qui ont été plongés le plus brutalement dans l'horreur de la mort et de nous aider tous à résister à la peur et à la haine.

Mais j'affirme ici que, plus présent encore que la peur, l'horreur et la condamnation à été et restera, pendant ces journées, notre propre retour à la confiance en nous mêmes, en l'estime en nous mêmes, en la conviction sans arrogance que nous sommes, au plus profond de nous mêmes, dignes de vivre et de souffrir pour la liberté.

J'ai retrouvé la confiance en nous mêmes ; nous ne sommes pas portés vers l'appel à plus de sang versé ici ou ailleurs, mais par notre conscience d'être du côté de ceux qui veulent reconnaitre à tous le droit de vivre dignement comme êtres-humains.

Ces mots de s'envolent pas à peine prononcés. Ils sont plus forts et plus libérateurs que les moyens de défense et de protection que nous devons renforcer.

Je veux donner à ces mots une forme plus concrète et plus immédiate.

J'ai beaucoup entendu dire ces derniers mois, dans les pays où j'ai présenté mon travail et le sens que je lui donne, que le plus important dans les pays en difficulté, comme la France, l'Italie et l'Espagne, était de renouveler et de transformer leur système politique et en particulier leurs partis. Je reconnais la pertinence de ces réflexions, en particulier en Espagne. 

Mais les morts et les souffrances ne donnent-ils pas à la France une force de redressement plus puissante et pus efficace encore. Au delà de la conscience de l'injustice et de l'horreur subies, elle nous assure du droit des justes à la vie. Ceux qui écoutaient de la musique ou rencontraient des amis n'étaient ni des prédateurs, ni des agresseurs mais des hommes et des femmes, des vieux et surtout des jeunes, qui aimaient la vie, qui étaient attachés au droit de vivre.

A nous de défendre, en premier lieu, pour eux ce droit, en démontrant dans ce pays plus connu pour ses accusations contre lui-même que pour sa recherche dune grandeur disparue, que le respect de la vie et de la dignité de chaque être-humain est notre devoir prioritaire.

Vous m'accuserez peut-être de penser seulement aux adultes, alors que beaucoup d'enfants ont été profondément perturbés par la violence qu'ils ont vue et dont les effets sur eux ont été destructeurs. Mais de nombreux témoignages soulignent que beaucoup d'enfants dans les écoles se sont adressés à leurs enseignants pour que ceux-ci leur révèlent le sens de ce qu'ils voyaient et qui les choquait profondément. Comment ne pas percevoir la différence entre Janvier 2015 quand des élèves et mêmes des enseignants refusaient de respecter une minute de silence pour les victimes. La violence du choc n'a-t-elle pas rapproché élèves et enseignants et répandu sur tous la conscience que cette violence vécue ne pouvait pas être justifiée ou expliquée par la puissance ou la domination de la France depuis longtemps disparues. En fait beaucoup de français sont écrasés par le poids des fautes et des crimes commis en leur nom mais dont ils ne peuvent pas se sentir responsables. Pour les plus vieux d'entre eux, comme moi, c'est la capitulation de 1940 qu'ils se reprochent, même si ils étaient encore enfants. Pour d'autres, plus jeunes, c'est la série des violences coloniales, du Vietnam à Madagascar et surtout à l'Algérie, aux généraux soulevés contre De Gaulle et ordonnant de torturer les combattants de l'indépendance algérienne. 

Notre premier objectif doit être évidemment la lutte contre les terroristes. Mais un tel but ne peut pas être atteint en transformant tous les citoyens en policiers ; il peut l'être au contraire en convaincant tous les français qu'ils souffrent et qu'ils luttent pour les droits humains les plus fondamentaux. Nous devons avoir confiance dans notre conception de la vie et du respect de la dignité de tous. J'ai la conviction concrète qu'en cette année 2015 à travers les épreuves subies mais aussi l'expérience de leur propre comportement responsable les français retrouvent la confiance en eux-mêmes et dans les formes de vie collectives qu'ils se sont donnés. La manière dont les français ont répondu et répondent aux attentats de Janvier et de Novembre me donnent plus d'espoir pour notre avenir que le déferlement des haines auxquels appellent quelques hommes politiques. 

Ce réveil de la capacité et de la volonté d'action pour la liberté est-il durable ? Va-t-il imposer de nouvelles orientations et de nouveaux conflits à l'action politique ? Je n'en suis pas certain. Car le monde proprement politique s'est beaucoup éloigné de l'expérience vécue ; il constitue une barrière qui sépare les expériences personnelles de la logique économique et militaire qui domine la vie des Etats et qui est de plus en plus étrangère au sens que les acteurs donnent à leur vie sociale et à leur propre action. 

J'ai pourtant un certain espoir, parce que la gauche politique a presque complètement disparu et donc que seuls les acteurs sociaux réels peuvent résister au danger créé par une droite souverainiste qui entraine la France vers le passé et lui fait tourner le dos à l'avenir. 

Je veux parler plus concrètement encore. Nous assistons depuis plus d'un an à la création d'un pôle "hollandais" de la vie politique, de plus en plus éloigné de ce que nous avions pris l'habitude d'appeler la gauche, qui s'est vidée de toute force politique par son double refus de la croissance économique et de la justice sociale et par son incapacité a reconnaitre la priorité du niveau mondial et européen sur le niveau national dans l'analyse et dans l'action. 

La crise dramatique de 2015 déclenchée par les attentats semble à beaucoup favoriser la droite souverainiste. Je crois le contraire: Hollande par sa réponse juste aux attaques subies peut l'emporter sur une vieille gauche et une vieille droite également épuisées et attirer près de lui ceux et celles qui veulent croire à la modernisation de la vie politique et des droits fondamentaux au moment où la France, qui sort encore trop lentement de la crise économique, reprend enfin confiance en elle-même.

lundi 12 octobre 2015

L'irremplaçable.


Je trouve une belle idée dans le livre de Cynthia Fleury, psychanalyste et philosophe. Elle ouvre son livre L'Irremplaçable par une opposition entre l'individuation et la subjectivation. Les hommages à la subjectivation ne sont pas si fréquents et celui-ci a du poids ! Mais il faut que cette opposition soit pleine et entière, tout en donnant une force égale aux deux formes opposées de destruction de la place centrale que nous avons accordée pendant si longtemps à la société, au social, dans nos pensées sur la grandeur humaine. Elle a visé juste en recourant au thème de l'irremplaçabilité du disparu ou de l'aimé. Thème que nous voyons ressurgir après des siècles d'apparente disparition dans les feux de la passion romantique. Nous revient à l'esprit la phrase parfaite de Montaigne parlant de La Boétie, auquel le liait une amitié profonde, qui ne fut interrompue que par la mort de son ami à l'âge de 33 ans: "parce que c'était lui, parce que c'était moi". Montaigne n'est pas la figure accomplie de la subjectivation, mais nul n'a mieux parlé que lui de l'ami irremplaçable. Plusieurs livres récents ont redonné vie au thème de la singularité, mais Cynthia Fleury a visé plus juste en plaçant au coeur de l'individuation l'idée douloureuse et captivante de l'irremplaçable.


mardi 6 octobre 2015

Subjectivation / Désubjectivation


1) Subjectivation.

Pour moi c'est le mot que j'emploie avec le plus de joie et de respect à la fois ; j'en viens parfois à croire qu'il est capable par lui-même de faire apparaitre ce qu'il désigne et qui est pour moi ce qu'il y a de plus beau dans une vie humaine. Mais ce mot n'est pas encore répandu et on risque en l'employant de lui donner un sens exactement opposé à son sens réel. C'est pourquoi je veux faire connaître le sens de ce mot que j'aime avec passion et dont j'ai fait mon drapeau: la subjectivation.
Chacun comprend assez facilement que sa racine est: sujet et que par sujet je ne désigne pas celui qui est soumis a un roi ou a un maître, mais le contraire: l'être humain en tant que créateur, transformateur et aussi malheureusement destructeur de lui même et de son environnement social et naturel. 
Ce mot n'est apparu que quand toutes les lumières du sacré ce sont éteintes c'est-à-dire, quand les hommes ont commencé à être tout puissants par leurs machines, leurs connaissances, leurs armes, leurs ordinateurs… et aussi quand la plupart d'entre eux ont eu conscience qu'ils pouvaient être entièrement dominés, manipulés et détruits par les plus puissants. C'est même l'expérience du totalitarisme qui a fait renaitre les idées de sujet et de subjectivation que bien des philosophes avaient voulu étrangler. Car contre la puissance totale il ne suffit plus de défendre des droits, d'imposer des limites au pouvoir des tout puissants ; la seule défense possible est d'affirmer pour soi, mais attention ! Pour tous les êtres humains le droit supérieur d'être créateur, libre et responsable.
L'idée de sujet est réapparue pour remplacer celle de sacré, celle d'un principe créateur extérieur au monde humain. Avec la société industrielle la capacité de création mais aussi la capacité de domination et en face d'elle la volonté de libération ont fait un immense pas en avant qui nous a apporté le meilleur et le pire. Mais maintenant nous sommes plus puissants encore que dans la société industrielle, parce que non seulement nous modifions les choses avec nos machines et nos calculs, mais en plus nous modifions les esprits, les opinions, les représentations, les choix, les décisions et par conséquent nous avons besoin de nous affirmer non pas grâce à nos machines mais par nous mêmes comme des créateurs, c'est-à-dire d'affirmer nos droits fondamentaux d'être et d'être reconnus comme des créateurs. Partout s'est répandu le mot qui manifeste le plus clairement ce droit fondamental que nous voulons défendre: la dignité. Je l'avais adopté moi-même il y a quelques années déjà mais je le lis et je l'entends partout et en particulier dans les textes et les discours d'un homme qui est devenu probablement la personnalité la plus admirée dans le monde, le Pape François, qui emploie ce mot constamment. Partout on entend: je veux qu'on respecte ma dignité, je veux être traité comme un être humain, je ne veux pas être humilié. L'exigence de dignité est l'expression la plus concrète de la subjectivation. En tant qu'être humain je suis un homme ou une femme, un employé ou un scientifique, un riche ou un pauvre, un musulman, un chrétien ou un athée, mais dans tous les cas je suis, j'ai le droit d'être un sujet. Le droit d'être un sujet est au sommet de la vie moderne comme le respect du sacré était au sommet des sociétés traditionnelles et faibles.
C'est quand un individu ou un groupe deviennent des sujets, affirment leur dignité, qu'ils peuvent devenir des acteurs de libérations concrètes, culturelles, sociales, sexuelles ou autres. Et contre les pouvoirs totaux ou totalitaires si puissants d'aujourd'hui, il n'y a pas d'autre arme efficace que le soulèvement des dignités humiliées, méprisées, enfermées, décapitées.

2) Désubjectivation.

je relis mon texte sur la subjectivation et j'entends une critique qu'on me fait constamment: on m'accuse de trop parler de ce qui est positif mais de ce qui perd les batailles et pas assez de ce qui est négatif mais qui les gagne. Reproche que j'accepte et même que je revendique. Car le mal parle fort et est convaincant, tandis que la voix de la justice et la liberté reste toujours dans l'ombre et que beaucoup, en essayant d'y avancer, se font tirer dessus.
Je suis sûr d'avoir raison de parler pour ceux et avec ceux qui espèrent des libérations ; mais il faut aussi décrire dans tous ces détails le monde du mal, celui de la violence, du racisme, de l'antisémitisme, du colonialisme, du totalitarisme. Il faut montrer les traits communs de toutes les formes du mal, car elles ont toutes le même objectif: la désubjectivation.
Et il faut parler de toutes avec colère, car elles se situent toutes dans le même univers, celui du refus, de la destruction, du mépris de l'universalisme des droits humains, de la dignité des individus, des groupes, des peuples. La désubjectivation est le refus de voir le sujet dans l'être humain, dans sa vie personnelle comme dans sa vie sociale ou culturelle. Elle réduit toutes leurs conduites à l'intérêt, au pouvoir ou à la violence. Derrière tous les totalitarismes, et les maintenant debout comme le cadre maintient la toile, on voit le mépris des individus et des collectivités, le pessimisme sans issue qui prépare la soumission a un mal qu'on feint de juger invincible. 
C'est pourquoi les armes les plus indispensables a ceux et celles qui veulent combattre la désubjectivation sont l'estime de soi et des autres et le courage de l'affirmer publiquement.